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Construire un spectacle à partir de l’actualité ou faire monter des journalistes sur les planches : à contre courant d’une époque où l’info se décline en vidéos, l’innovation éditoriale passe aussi par des pièces de théâtre

C’est un vieux cliché : celui des journalistes qui préfèrent rester dans l’ombre et laisser les lignes porter leur voix. À travers des vidéos incarnées, certains d’entre eux prennent déjà la parole et se mettent en scène. Loin des silhouettes repliées derrière un écran d’ordinateur, le journalisme monte parfois sur les planches pour se donner en spectacle.

Diffusée sur YouTube depuis 2017, la web série « Et tout le monde s’en fout » a reçu le prix Newstorm 2018, qui récompense l’innovation éditoriale dans les médias. En septembre, elle a donné naissance à une pièce de théâtre. L’un des trois créateurs, Marc de Boni, était grand reporter au Figaro et a travaillé pour Le Point avant de rejoindre le programme court DataGueule. D’ailleurs, chaque jour de représentation, il envoie une revue de presse à l’acteur, Axel Lattuada, pour qu’il rebondisse dessus le soir même. Comme dans les vidéos, son personnage partage des réflexions sur la société et l’actualité. Sauf qu’au lieu d’une caméra fish-eye et d’un regard braqué sur l’internaute, il fait face à plusieurs centaines de spectateurs.

« Il faut que le sujet soit toujours chaud » estime Marc de Boni. « On ne travaille pas sur l’actu brûlante, mais on reste dans l’air du temps ». Sans tirer l’exercice théâtral vers le JT, précise t-il, « ce n’est pas l’idée » .

Marc s’occupe de vérifier les infos, de la construction éditoriale et de la recherche d’angles. « C’est une forme à part car il y a une couche de fiction, mais on utilise les mêmes ressources que le journalisme classique : statistiques, sondages, enquêtes… On essaie de conserver la matière première avec une enveloppe différente. »

Journalistes ou stand-uppers ?

Si « Et tout le monde s’en fout » repose sur un personnage fictif, Florence Martin-Kessler a fait le choix inverse pour le « Live Magazine« : Ce sont les journalistes eux-mêmes, des auteurs ou des témoins qui se retrouvent sous les projecteurs. « Les seuls à pouvoir raconter l’histoire qu’ils racontent » précise Florence. Elle orchestre ce journal vivant dont la première date remonte à avril 2014.

Le passage à l’oral demande certes des ajustements, et le guide envoyé aux intervenants glisse que « quand ça coince (trop tremblottant, trop raide, trop joué), une séance avec un comédien permet de maîtriser la prise de parole en public ».

Florence Martin-Kessler avoue passer beaucoup de temps à éditer les histoires pour qu’elles soient racontées le mieux possible : « Il faut que ce soit très bien écrit avec des angles, des scènes posées et très visuelles, des personnages. » Un peu comme dans une conférence de rédaction, elle compose le programme du spectacle éphémère qui se renouvelle chaque fois. « On mélange des sujets assez froids avec des choses polémiques et un peu de breaking news. »  Lors d’une représentation en décembre, une journaliste revenait à peine de Hong Kong où elle avait assisté au siège de la PolyU, le campus universitaire.

Correspondante du Monde, Radio France et RFI en Asie Pacifique, Florence de Changy raconte le siège de la PolyU à Hong Kong, le 3 décembre au Théâtre Comedia (Paris)

Florence s’inspire du Pop-Up Magazine lancé aux Etats-Unis par Douglas McGray, « sans jamais l’avoir vu puisque rien n’est enregistré ». Outre Atlantique, elle regrette que le format privilégie des sujets « loin de l’actu et un peu podcast ». « Je trouve ça bien de se frotter à l’info ou à des choses plus politiques, de ne pas seulement être dans du documentaire. »

Du journalisme en trois dimensions

Cette démarche du Live Magazine, « ce serait presque la proposition inverse » de l’adaptation d’ « Et tout le monde s’en fout » au théâtre, juge Marc de Boni. Pourtant, des deux côtés, les contenus journalistiques se servent du théâtre pour changer d’ampleur, devenir une performance : Dans le cas du Live Magazine, Florence Martin-Kessler confie « explorer les possibilités scéniques » et cherche à « augmenter le récit avec des éléments visuels, sonores, musicaux parce qu’on est en live ».

Profitant de la présence de personnes en chair et en os à l’intérieur de la salle Marc de Boni tente lui d’élargir la portée du message qu’ « Et tout le monde s’en fout » véhicule: « Souvent la vidéo ou le journalisme classique se limitent à l’aspect intellectuel. Là, tout d’un coup on peut aussi introduire une dimension physique ou même jouer sur les émotions, ce qu’on fait dans le journalisme classique mais sans trop l’assumer. »

Antoine Trinh